L’histoire de la Place de la Bourse de Bordeaux

Lieux et monuments
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Il y a des endroits à Bordeaux où tu peux te contenter de “faire une photo”… et d’autres où, sans t’en rendre compte, tu photographies surtout une idée. La place de la Bourse, c’est exactement ça : une mise en scène du pouvoir, du commerce, de la ville moderne, et même de la façon dont Bordeaux voulait être vue depuis le fleuve. Ici, tout est calculé : la courbe des façades, l’axe central, les ouvertures vers la ville, les symboles sculptés, et cette sensation très XVIIIe d’entrer dans un décor de théâtre (mais en pierre blonde, donc plus durable que les modes 😄). Et pourtant, la place n’est pas figée : elle a changé de nom au gré des régimes, a perdu son roi à cheval, a gagné une fontaine, puis un miroir d’eau… et elle continue d’être le salon à ciel ouvert de Bordeaux. Allez, on remonte le temps 🕰️👇

Timeline express 🗓️ (les grandes dates à garder sous le coude)

1720–1743 : l’intendant Claude Boucher pousse l’idée d’une “place royale” ouverte sur la Garonne, avec façades uniformes.
7 février 1730 : un arrêt du Conseil lance officiellement le projet d’une place à façades régulières, pensée comme écrin pour une statue équestre du roi.
1730–1755 : chantier au long cours : façades, pavillons, urbanisme et raccords de rues prennent forme.
1743 : installation / inauguration de la statue équestre de Louis XV au centre de la place.
1749 (9 septembre) : installation de la juridiction consulaire et de la Chambre de commerce dans l’hôtel de la Bourse.
1750 : inauguration de la place (alors “Place Royale”) sous l’intendance de Tourny.
Août 1792 : la statue royale est abattue pendant la Révolution ; la place change d’âme… et de nom.
XIXe siècle (1848) : la place prend le nom de “Place de la Bourse”.
1869 : installation de la fontaine des Trois Grâces au centre.
2001–2006 : grands travaux (tram/parking), restauration et retour de la fontaine ; juillet 2006 : mise en eau du miroir d’eau.

Une “place ouverte” : Bordeaux arrête de tourner le dos à la Garonne 🌊

Pendant longtemps, Bordeaux est une ville qui se protège : remparts, portes, contrôles, et un rapport au fleuve à la fois vital (le port !) et méfiant (défense, taxes, surveillance). La place de la Bourse naît d’un geste urbain radical : créer une brèche, un front monumental tourné vers la Garonne, visible de loin, lisible dès l’arrivée par le fleuve. En clair : “Bienvenue à Bordeaux, regardez comme on est riches, organisés, et parfaitement fréquentables.” 😇

Place de la Bourse Bordeaux - Elévation de la Place Royale
Place de la Bourse Bordeaux – Elévation de la Place Royale

Le projet s’inscrit dans l’embellissement du Bordeaux du XVIIIe siècle : on rationalise, on aligne, on ouvre des perspectives, on “met au propre” une ville médiévale jugée trop serrée et pas assez prestigieuse. Dans ce mouvement, la place devient une pièce maîtresse : elle n’est pas un simple espace vide, c’est une composition architecturale complète, pensée comme un ensemble cohérent, avec une façade urbaine qui fait corps avec les quais.

Boucher, Tourny, les Gabriel : un casting royal pour la future place de la Bourse 👑

Pour comprendre la place, retiens ce trio (et un duo d’architectes) :

  • Claude Boucher, intendant (1720–1743), porte la vision : ouvrir la ville, créer une place royale, organiser une façade monumentale.
  • Louis-Urbain Aubert de Tourny, intendant ensuite, accélère et amplifie l’embellissement bordelais (quais, cours, promenades…) et inaugure la place.
  • Jacques Gabriel, architecte du roi, dessine l’ensemble et lance les travaux ; après lui, Ange-Jacques Gabriel (son fils) poursuit et achève.
Place de la Bourse Bordeaux - Place Royale - Source : Wikipedia
Place de la Bourse Bordeaux – Place Royale – Source : Wikipedia

Le résultat : une place qui n’est pas seulement belle, mais politique. Au XVIIIe siècle, l’urbanisme “classique” sert aussi à dire l’ordre : symétrie, hiérarchie des étages, sobriété majestueuse, et symboles sculptés qui racontent le commerce, la puissance, l’autorité.

Un décor de théâtre… avec des fonctions très concrètes 🎭📦

On imagine souvent la place comme une carte postale. Mais à l’origine, c’est aussi un outil.

D’abord, la place est pensée comme un écrin pour la statue équestre de Louis XV (au centre). Autour, les bâtiments ne sont pas de simples façades : ils organisent la vie économique et administrative du port.

Place de la Bourse Bordeaux - Place Royale - Statue de Louis XV - Source : British Library
Place de la Bourse Bordeaux – Place Royale – Statue de Louis XV – Source : British Library

Deux pavillons dominent :

  • Au sud : l’hôtel des Fermes (lié aux déclarations, taxes, douanes / “fermes” au sens fiscal).
  • Au nord : l’hôtel de la Bourse, où se négocient les prix, les marchandises, et où s’installent des institutions du commerce.

Et surtout, la place est connectée à la ville par des percées : vers la rue Saint-Rémi et vers la rue créée/structurée pour l’occasion (aujourd’hui rue Fernand-Philippart). Rien n’est laissé au hasard : on veut que la place soit un nœud entre la ville “intérieure” et le fleuve, entre les négociants, l’administration, et l’espace public.

« Pour moi, Messieurs, je regrette que les bornes de l’emplacement (…) m’aient forcé de faire votre hôtel si petit. Vous partagerez un jour mes regrets. » 😄
(Une réplique attribuée à Tourny lors de l’installation de la Chambre de commerce et de la juridiction consulaire dans l’hôtel de la Bourse.)

Autre détail savoureux : on installe des bornes (des pierres de protection) pour empêcher les charrettes d’abîmer les façades, et des bancs pour inviter à profiter du “spectacle” urbain. Oui, au XVIIIe siècle, on fait déjà de l’expérience utilisateur 😅.

Place de la Bourse Bordeaux - Plan de 1800 - Source : https://gallica.bnf.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – Plan de 1800 – Source : https://gallica.bnf.fr/

Le commerce derrière la façade de la place de la Bourse : prospérité… et angles morts ⚖️

La place de la Bourse est un symbole de prospérité portuaire. Au XVIIIe siècle, Bordeaux connaît un essor considérable du commerce atlantique : denrées coloniales, raffineries, industries liées au port, circulation de capitaux… La place, tournée vers la Garonne, est aussi tournée vers cet horizon économique.

Place de la Bourse Bordeaux - Plan de 1877 - Source : https://gallica.bnf.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – Plan de 1877 – Source : https://gallica.bnf.fr/

Et il faut le dire sans détour : ce système est aussi celui de l’Atlantique esclavagiste. Les traces ne sont pas seulement dans les archives : elles sont parfois sur la pierre, dans certains mascarons (ces visages sculptés) où apparaissent des figures africaines ou des références à l’exotisme colonial. Lire la place, c’est donc aussi apprendre à lire ce que la ville a longtemps mis en vitrine… et ce qu’elle a longtemps laissé hors-champ.

« Sur l’ensemble du siècle, le commerce en droiture représente plus de 95% du commerce colonial bordelais. (…) »
(Extrait d’une synthèse pédagogique s’appuyant sur des ressources du Musée d’Aquitaine / “Le Festin”.)

Bref : la place est magnifique, mais elle est aussi un document historique à ciel ouvert. Et comme tout bon document… elle te demande de regarder les détails.

Place de la Bourse Bordeaux - 1900 - Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – 1900 – Source : https://selene.bordeaux.fr/

Révolution : quand la place perd son roi 🪓🌳

En août 1792, la statue de Louis XV est abattue. Symboliquement, c’est énorme : la place avait été conçue pour magnifier le souverain ; en le faisant disparaître, on retourne le sens du décor. La place devient “Place de la Liberté”, on plante un arbre de la liberté (selon les sources), et l’espace change d’usages.

Petit point important (et honnête) : certaines sources donnent des dates légèrement différentes à quelques jours près pour l’abattage exact de la statue en août 1792. Le plus solide, c’est le mois et le contexte : l’été révolutionnaire, la chute des symboles monarchiques, et la récupération du bronze pour l’effort de guerre.

XIXe siècle : nouvelle identité, nouvelle fontaine ⛲

Après les tempêtes politiques (Révolution, Empire, Restauration…), la place finit par prendre durablement le nom qui colle à sa fonction économique : Place de la Bourse (au XIXe siècle, avec stabilisation du nom en 1848).

Place de la Bourse Bordeaux - 1870
Place de la Bourse Bordeaux – 1870

Et surtout, en 1869, on installe au centre la fontaine des Trois Grâces : trois figures mythologiques (Aglaé, Euphrosyne, Thalie), thème très apprécié au XIXe siècle pour dire l’abondance, la beauté et une forme de prospérité urbaine. La fontaine remplace des occupations antérieures du centre (statue royale, aménagements temporaires, etc.) et impose un nouveau “cœur” à la place : moins politique, plus décoratif, plus “ville moderne”.

L’ère de l’automobile… puis la reconquête piétonne de la place de la Bourse

Place de la Bourse Bordeaux - 1900 - Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – 1900 – Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux - 1950 - Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – 1950 – Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux - 1960 - Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – 1960 – Source : https://selene.bordeaux.fr/

Au XXe siècle, la Place de la Bourse (et surtout ses abords côté quais) a connu une vie beaucoup moins “carte postale” : la voiture y a longtemps été reine. Les quais étaient une vraie artère de circulation, et l’espace autour de la place a servi, selon les périodes, à absorber le trafic et à faciliter l’accès motorisé au centre (avec son lot de stationnements, d’arrêts minute et de “je me gare 30 secondes… promis” 😅).

Place de la Bourse Bordeaux - 1990 - Source : https://selene.bordeaux.fr/
Place de la Bourse Bordeaux – 1990 – Source : https://selene.bordeaux.fr/

Puis, gros changement de philosophie à partir des années 2000 : entre le retour du tram, les grands travaux de requalification des quais et la transformation des usages du centre-ville, le secteur s’est progressivement dé-motorisé pour redevenir un espace de flânerie.

Résultat : moins de voitures au pied des façades, davantage de continuités piétonnes, une promenade qui reprend ses droits, et une place qui assume enfin son rôle de “salon urbain”. Aujourd’hui, l’accès automobile n’a pas totalement disparu (livraisons, riverains, services, parkings à proximité), mais la tendance est claire : plus on avance, plus la place se vit à pied… et c’est probablement ce que les architectes du XVIIIe auraient préféré (à défaut d’avoir inventé le vélo). 🚲✨

XXIe siècle : le miroir d’eau, ou comment Bordeaux invente un nouveau rituel 😍💦

Et puis vient le coup de génie contemporain : le miroir d’eau (mis en service en juillet 2006). Techniquement, c’est un aménagement urbain ; culturellement, c’est un nouveau symbole. Il transforme la place en scène vivante : brume, reflet, jeux d’enfants, photos au lever du soleil… et cette impression que la pierre flotte sur l’eau.

Le miroir d’eau a aussi une vertu patrimoniale : il magnifie l’architecture sans la modifier. Il ne “remplace” pas la place ; il la met en valeur. Et il relie à nouveau la place à la Garonne, par un langage très simple : l’eau. On est loin de la statue équestre, mais on reste dans l’idée d’un centre pensé pour être vu.

Comment lire la place de la Bourse aujourd’hui : 6 détails à ne plus jamais ignorer 👀

  1. La forme “à pans coupés” : ce n’est pas un rectangle banal ; c’est une géométrie qui guide le regard vers l’axe central.
  2. Les deux pavillons (Bourse / Douanes) : ce sont les “portes monumentales” de la composition.
  3. Les ouvertures vers la ville : repère l’accès vers rue Saint-Rémi et rue Fernand-Philippart (l’ancienne logique de circulation est encore là).
  4. Les mascarons : regarde-les comme un inventaire symbolique (mythologie, commerce, exotisme, parfois stéréotypes coloniaux).
  5. Le “théâtre” des étages : rez-de-chaussée utilitaire, étage noble, niveaux plus modestes au-dessus… la société en coupe verticale.
  6. Le centre : fontaine au XIXe, miroir au XXIe ; le cœur de la place raconte toujours l’époque qui l’installe.

FAQ pour briller en société ✨

Pourquoi s’appelle-t-elle “Place de la Bourse” ?
Parce que l’un des pavillons accueille l’hôtel de la Bourse, lié aux activités commerciales et aux institutions du commerce. Le nom actuel se stabilise au XIXe siècle.

C’était quoi avant ?
À l’origine, c’est la Place Royale, conçue pour glorifier le roi (avec une statue équestre de Louis XV au centre).

Qui a construit la place ?
Le projet est porté par l’intendant Claude Boucher, puis poursuivi sous Tourny, et dessiné/dirigé par Jacques Gabriel puis Ange-Jacques Gabriel.

La statue de Louis XV a vraiment été fondue en canons ?
Oui : la statue est abattue pendant la Révolution (août 1792) et le bronze est récupéré pour l’effort de guerre. Certaines sources précisent des lieux/ateliers, mais le point sûr est la fonte pour usage militaire.

Les Trois Grâces datent de quand ?
La fontaine est installée en 1869 (XIXe siècle), avec dessin attribué à Visconti et sculpture de Gumery.

Le miroir d’eau date de quand ?
Juillet 2006. C’est devenu l’un des emblèmes contemporains de Bordeaux.

La place est-elle liée à l’histoire de l’esclavage ?
Indirectement oui : elle est un symbole de la prospérité portuaire du XVIIIe siècle, dans un contexte où le commerce atlantique est indissociable du système esclavagiste. Certains mascarons et thématiques décoratives renvoient aussi à cet imaginaire colonial.

Photos de la Place de la Bourse

Sources

Sources “historiques”

  • Dossier pédagogique – Bordeaux au XVIIIe siècle (Place Royale / Place de la Bourse, chronologie, fonctions des bâtiments, statue de Louis XV, contexte d’embellissement) — PDF fourni : BORDEAUX-XVIIIe-SIECLE-DOSSIER-ENSEIGNANTS.pdf BORDEAUX-XVIIIe-SIECLE-DOSSIER-…
  • Pierre Bernadau – Le Viographe bordelais (mentions et anecdotes sur Bordeaux au XVIIIe–XIXe, contexte de la Place Royale, usages et commentaires contemporains) — Gallica / PDF fourni : Le_Viographe_bordelais_…pdf Le_Viographe_bordelais_ou_Revue…
  • Patrice-John O’Reilly – Histoire complète de Bordeaux (récits et compléments sur les aménagements, institutions, évolution urbaine) — PDFs fournis : Histoire_complète_de_Bordeaux_Tome_…pdf
  • Archives municipales de Bordeaux (recueils imprimés / documents municipaux utiles au contexte administratif et urbain) — PDFs fournis : archivesmunicipa01borduoft.pdf et archivesmunicipa02borduoft.pdf

Sources “médiation / descriptifs” (place, fontaine, miroir d’eau)

Sources “usage moderne / circulation / piétonnisation”

Accès direct Gallica

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