L’Hôtel de Basquiat à Bordeaux : le secret bien gardé du cours d’Albret
Il y a des coins de Bordeaux où l’on passe souvent sans lever les yeux, sans savoir que derrière une façade bien sage se cachent des siècles d’histoire. L’Hôtel de Basquiat, niché au 29 cours d’Albret, fait partie de ces lieux un peu secrets, un peu silencieux, mais chargés de mémoire. Ce bel hôtel particulier du XVIIIe siècle n’est pas le plus célèbre de la ville, et pourtant… il a tout pour plaire : une façade élégante, des jardins cachés, une sculpture intrigante, des salons habités par l’art, et même une tapisserie qui retrace l’histoire de l’université en Aquitaine !
Construit à la fin de l’Ancien Régime, au moment où Bordeaux s’habille de pierre blonde et se rêve en capitale éclairée, l’Hôtel de Basquiat a vu défiler des notables, des recteurs, des réformes et sans doute quelques secrets. Classé monument historique depuis 1959, il a longtemps été la résidence officielle des recteurs de l’académie de Bordeaux. Aujourd’hui, alors que la ville projette de le vendre, on redécouvre son histoire avec un brin de nostalgie et beaucoup de curiosité.
Alors installez-vous confortablement, on vous emmène dans une promenade entre marais asséchés, salons d’apparat, héros de l’Empire et artistes bordelais. Car oui, l’Hôtel de Basquiat n’a pas dit son dernier mot.
Où se cache l’Hôtel de Basquiat à Bordeaux… et d’où vient ce drôle de nom ?
Vous le trouverez presque en face du Palais de Justice, le long du cours d’Albret, pas très loin du jardin de la Mairie et du Musée des Beaux-Arts. C’est un quartier central mais plutôt tranquille, où les bâtiments officiels bordent de larges artères. L’Hôtel de Basquiat se fait discret : une façade sobre, élégante, dans le pur style néo-classique bordelais, avec ses pierres blondes et ses grandes fenêtres symétriques. On pourrait presque passer devant sans le remarquer, et ce serait bien dommage.

Mais alors, ce nom… « Basquiat » ? Rien à voir avec le peintre new-yorkais à la crinière rebelle ! Ici, on parle de Joseph de Basquiat de Mugriet, un conseiller au Parlement de Bordeaux, c’est lui qui a commandé la construction de l’hôtel entre 1778 et 1781. Le bonhomme, visiblement, avait du goût et de l’ambition. Il fait appel à l’architecte François Lhôte, qui lui dessine une belle demeure dans l’air du temps, raffinée et sans excès. Et comme cela se faisait à l’époque, l’hôtel prend le nom de son premier propriétaire, un certain Basquiat bien de chez nous.
Encore aujourd’hui, le nom est resté, comme un clin d’œil à une époque où chaque famille notable voulait son petit coin de prestige sur les nouvelles artères bordelaises. Un peu d’orgueil, beaucoup d’élégance… et une trace laissée dans la pierre.
Quand le cours d’Albret n’était qu’un marais (et un bon repaire pour les moustiques)
Il est difficile d’imaginer aujourd’hui, en regardant les belles façades du cours d’Albret, qu’à la place des hôtels particuliers s’étendaient jadis… des marais ! Oui, un grand palus, humide, marécageux, insalubre, et plutôt redouté des Bordelais. Cette zone, située hors des remparts de la ville, servait malgré elle de protection naturelle : personne n’avait envie de s’y aventurer, encore moins les troupes ennemies. En 1605, on disait même qu’elle contribuait à la propagation de la peste dans Bordeaux. Ambiance.
Il faudra attendre le XVIIe siècle pour qu’on commence à transformer ce marécage en quartier chic. Le gouverneur de la province, le maréchal d’Ornano, décide alors de lancer de grands travaux d’assèchement. Pour ce faire, il fait appel à un ingénieur allemand du nom de Gaussen, qui imagine un système de drainage vers les rivières du Peugue et de la Devèze. Une véritable révolution urbaine ! Le cardinal François de Sourdis, archevêque de Bordeaux, apporte aussi son soutien et fonde au passage le monastère de la Chartreuse… au beau milieu de l’ancien marais. Pourquoi pas.
Mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la transformation devient spectaculaire. L’intendant Tourny, grand ordonnateur des embellissements bordelais, décide de tracer un boulevard rectiligne, bordé de belles demeures, là où se trouvait autrefois la friche boueuse. Ce sera le futur cours d’Albret. Et avec lui, viendront les hôtels particuliers, dont celui de Basquiat, qui feront du quartier un nouveau centre de pouvoir et de prestige.
Des roseaux à la pierre blonde, il n’y avait qu’un siècle… et beaucoup de travaux !
Une vie bien remplie : l’Hôtel de Basquiat à travers les siècles
L’histoire de l’Hôtel de Basquiat commence à la fin du XVIIIe siècle, à une époque où Bordeaux connaît un véritable âge d’or. Joseph de Basquiat de Mugriet, conseiller au Parlement de Bordeaux — une institution aussi influente que respectée à l’époque — acquiert un terrain fraîchement assaini sur le cours d’Albret. Nous sommes en 1777. L’homme est ambitieux et veut une demeure digne de son rang. Il confie alors la construction à l’architecte François Lhôte, qui lance le chantier dès l’année suivante. En 1781, l’Hôtel de Basquiat est achevé : une belle bâtisse néo-classique, sobre et distinguée, parfaitement dans l’air du temps.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Vient la Révolution française. Comme beaucoup de biens appartenant à des membres de la noblesse ou de la haute magistrature, l’hôtel est confisqué et vendu comme bien national. En 1795, il est acquis par Louis-Gaspard d’Estournel, mais pas pour lui : il agit pour le compte d’un riche financier allemand, Jean-Rodolphe Wirtz. Une transaction discrète, mais efficace.
Pendant plusieurs décennies, l’hôtel reste entre les mains de la famille Wirtz, jusqu’à ce que les héritiers, endettés, finissent par le céder en 1817 à un certain Colomès, qui le revend un an plus tard au colonel Charles-Auguste Pierlot. Cet officier de cavalerie n’est pas un inconnu : il s’est illustré à la bataille de Brienne en 1814 et a reçu la Légion d’honneur des mains de Napoléon lui-même, à seulement 19 ans. Voilà qui donne du panache à l’adresse.
Le colonel Pierlot s’installe donc à l’hôtel avec sa famille. À sa mort en 1864, et après celle de son épouse en 1884, le bâtiment change à nouveau de main. En 1887, il devient la propriété de la Ville de Bordeaux. La municipalité le destine alors à un tout autre usage : ce sera la résidence du recteur de l’académie, autrement dit le haut représentant de l’État en matière d’éducation. Une fonction qu’il remplira pendant plus d’un siècle.

Depuis les années 1960, l’Hôtel de Basquiat est à la fois un lieu de travail, de réception et de résidence pour les recteurs successifs. Il accueille également des œuvres d’art, des documents historiques, et joue un rôle symbolique dans la vie académique régionale. Et puis, en mars 2025, coup de théâtre : la mairie de Bordeaux annonce sa mise en vente, estimée à 4,65 millions d’euros. Une page se tourne, mais l’histoire, elle, continue de s’écrire.
L’Hôtel de Basquiat : entre tapisseries, sculptures et souvenirs insolites
Ce qu’on aime à Bordeaux, c’est quand les pierres racontent des histoires. Et l’Hôtel de Basquiat ne fait pas exception. Derrière ses murs sages se cachent quelques anecdotes étonnantes, parfois touchantes, souvent insolites — le genre de détails qui rendent un lieu inoubliable.
Commençons par un trésor textile : dans le grand vestibule trône une tapisserie d’Aubusson, accrochée là comme un clin d’œil à l’histoire de l’université en Aquitaine. On y croise le poète Ausone, figure intellectuelle de la ville gallo-romaine, mais aussi l’archevêque Pey Berland, et même la date de création du campus de Pessac-Talence, autre temple du savoir bordelais. Un fil rouge tissé entre les époques.
Dans le jardin, à l’arrière de l’hôtel, une sculpture intrigue les visiteurs : Le coupeur de lys, réalisée en 1896 par le sculpteur charentais Henri Bouillon. Personne ne sait vraiment pourquoi ce thème a été choisi, mais cette silhouette solitaire, ciseaux en main, ajoute une touche poétique (et un brin mystérieuse) à ce petit coin de verdure bordelais.

Les salons, eux, ne sont pas en reste. Deux artistes locaux ont laissé leur empreinte : André Lhote, peintre et professeur renommé, auteur notamment des peintures murales de la faculté de médecine, et Anny Fourtina, grande figure de l’abstraction, épouse du caricaturiste Chaval. Leurs œuvres ornent les murs et insufflent à l’hôtel une vraie personnalité artistique.
Et puis, bien sûr, il y a l’histoire du colonel Pierlot. Héros de l’Empire, décoré à 19 ans par Napoléon lui-même — rien que ça ! On raconte qu’il aimait recevoir ses invités en uniforme dans les salons de l’hôtel. L’imaginer là, sabre au côté, entre les boiseries dorées, donne presque envie de croire que les murs ont gardé l’écho de ses pas.
Un bijou d’architecture néo-classique… et un petit musée caché
Quand on parle d’hôtels particuliers à Bordeaux, on pense souvent aux façades monumentales, aux grands escaliers en pierre, aux salons où la lumière joue avec les moulures. L’Hôtel de Basquiat coche toutes ces cases, et même un peu plus. Il incarne avec élégance ce style néo-classique qui a marqué la fin du XVIIIe siècle, dans une ville en plein renouveau architectural.
Construit entre 1778 et 1781, l’hôtel arbore une façade tout en équilibre, animée par des décrochements subtils et des jeux d’ombre raffinés. Les pilastres colossaux à chapiteaux ioniques lui donnent une allure presque romaine, mais sans ostentation. L’ensemble respire la rigueur et le bon goût — ce n’est pas Versailles, mais on s’en approche.
L’intérieur, lui, est à la hauteur de l’extérieur. Le grand vestibule, avec son escalier monumental, donne le ton. C’est là qu’on trouve la fameuse tapisserie d’Aubusson, véritable fresque textile de l’histoire universitaire de la région. Un détail qui en dit long sur la vocation du lieu, longtemps au service de l’Éducation nationale.
Les salons de réception sont comme un petit musée discret. On y découvre des tableaux signés André Lhote, peintre, graveur et professeur de renom, qui a laissé son empreinte un peu partout à Bordeaux. À ses côtés, les œuvres d’Anny Fourtina, artiste abstraite audacieuse, apportent une touche plus contemporaine et sensible. L’ensemble forme un dialogue étonnant entre le classicisme des lieux et la modernité des œuvres.

Et puis, en se glissant jusqu’au jardin — petit, mais parfaitement agencé — on tombe sur une sculpture inattendue : Le coupeur de lys. Une œuvre de 1896, discrète mais évocatrice, comme une énigme posée au fond du parc. Ici, chaque détail compte, et chaque recoin semble avoir une histoire à raconter.
Sources:
https://monumentum.fr/monument-historique/pa00083190/bordeaux-hotel-de-basquiat-lensemble
https://www.bordeauxphotopassion.fr/bx/themes/hotels/basquiat/index.html
https://webmuseo.com/ws/meb/app/collection/record/4250